Danse des Obèses

Un homme pend. Au bout d’un croc de boucher, à Rungis. Sa bouche est remplie de bonbons. Sa peau est si distendue qu’il pourrait s’en envelopper comme une large cape graisseuse.

Le Capitaine Philippe Heart, chargé de l’enquête, découvre très vite que l’homme a été engraissé comme un animal, en captivité. Pendant plusieurs mois au moins. Puis qu’on l’a tué d’une façon particulièrement curieuse. Il est mort de faim.

Lorsque le second corps est découvert au zoo de Vincennes, le capitaine n’a plus de doute. Il a affaire à un « Obèse Killer ».

Très vite, il a plusieurs suspects : Ned, le pédopsychiatre, dont la ravissante consœur Elena fait battre le cœur blessé de Philippe. Karl, l’adolescent surdoué qui déchiffre trop vite les poèmes du tueur, le dangereux Diovalsky ou encore James, le richissime père d’Elena…

Le Capitaine se rapproche trop près et bientôt le tueur l’entraine dans sa danse. Philippe valsera avec lui jusqu’à risquer et sa vie et son amour pour une impossible rédemption.

Préparation culinaire

     C’était aujourd’hui le jour de son anniversaire. Il avait dix ans.
     Et il voulait mourir. Là. Maintenant. Tout de suite !
     Il essaya de s’enfouir plus loin dans le placard, et s’enfonça une écharde de bois clair dans le bras. Un peu de sang perla. Rien à faire. Il était trop gros.
     Dans l’étroite penderie où il s’était réfugié, étaient rangés les vieux vêtements et les jouets qu’il n’utilisait plus. Les jouets d’avant. D’avant la peine et la douleur.
     Son pauvre esprit malmené divagua un instant, cherchant une autre cachette potentielle dans l’immense maison qu’il avait au début explorée comme un continent inconnu, pour faire finalement ce constat amer : il les avait toutes essayées. Et le résultat était toujours le même. L’horrible, comme il l’appelait dans le secret de son âme, n’allait pas tarder à le trouver.
     Et la souffrance allait recommencer. Encore et toujours.
     Il ramena ses bras empâtés sur ses jambes boudinées dans un short vert trop petit, haïssant ce corps volumineux qui ne lui permettait pas de se cacher. Soudain, il tressaillit. Une planche du parquet ciré venait de craquer. Et doucement, inexorablement, les pas se rapprochèrent. Il sentit des larmes couler sur ses joues rebondies. Des larmes silencieuses et si amères qu’elles auraient pu creuser des sillons dans sa chair. Fébrilement, il essaya de se recouvrir avec les vêtements qui étaient rangés là. Puis il ferma les yeux, comme si, en effaçant le monde autour de lui, il disparaissait, lui aussi.
     Ça ne marcha pas.
     Ça ne marchait jamais.
     La porte du placard s’ouvrit. Il ne le vit pas. Il garda les yeux fermés. Il entendit le sifflement. Le sifflement soyeux du fouet qui se dépliait comme un serpent venimeux et cruel.
     Il savait que le fouet ne le toucherait que s’il résistait. S’il résistait vraiment. Il avait essayé. Une fois. N’avait jamais recommencé. Ce n’était pas tellement à cause de la douleur. Ça, il y était habitué. C’était à cause de l’humiliation. Il était très jeune. Il ne savait pas. Pourtant, il avait le sentiment qu’on fouettait peut-être les chiens, les chevaux, mais pas les humains.
     Pas les petits garçons.
     Même pas les gros petits garçons.
     L’horrible chuchota quelque chose, de son atroce voix cassée. Il ouvrit les yeux malgré lui, fixant son regard sur le jodhpur ajusté et les rigides bottes beiges impeccablement cirées contre lesquelles battait le fouet, impatient. Puis il leva les yeux plus haut et se retrouva face à ce qu’il redoutait. Les larmes se remirent à couler, et il ne put retenir des petits gémissements. Des petits couinements, plutôt, comme une bête blessée qui souffre tellement qu’elle n’a plus la force de s’échapper, et qui, tout en étant encore vivante est déjà morte. Un seul mot fut prononcé.
     — Mange !
     — Non, non, je t’en prie, non, je ne veux pas ! Pas encore, non, pas encore !
     Le fouet eut un sursaut agacé, et ce qui lui faisait horreur, l’assiette pleine de bonbons, de crème et de chocolats s’approcha. Couronnée d’absurdes bougies.
     Il retint de justesse une terrible nausée. Ses vêtements étaient déjà maculés, et parfois l’horrible le forçait à ravaler ce que son corps n’avait pu garder.
     La voix répéta, plus fort :
     — Mange !
     C’était toujours à cet instant. À cet instant précis qu’il pensait qu’il allait être sauvé. Qu’ils allaient arriver et l’arracher aux griffes de l’horrible. Qu’ils allaient le prendre dans leurs bras et lui dire que tout était fini. Qu’il allait pouvoir redevenir normal.
     Mais ils n’étaient pas là.
     Ils ne venaient pas.
     Ils l’avaient abandonné.
Il ne sut jamais exactement à quel moment son espoir fut brisé. Peut-être ce jour-là, dans ce placard obscur et nauséabond, souillé par ses incontrôlables vomissures.

Apéritif

     Ils hurlaient. Si fort parfois que cela couvrait la musique.
     C’était agaçant.
     Il réalisa qu’à l’exception de quelques compositeurs comme Wagner, il y avait peu d’opéras capables d’occulter ce qui venait de la cave. Peut-être devrait-il s’intéresser à la musique moderne ? Non. Wagner suffirait. Pour l’instant.
     Il se tourna vers la minichaîne à côté de lui et augmenta le volume. Il avait besoin d’une musique intense et… pimentée. Les Walkyries. Le bruit et la fureur. Exactement ce qu’il fallait pour accompagner son plat.
     Il décrocha l’un des hachoirs qui pendaient au-dessus de sa tête dans l’immense cuisine immaculée et ultra-perfectionnée où il officiait nu, coiffé seulement d’une charlotte et protégé par un léger tablier. Au moindre mouvement, les cicatrices qui parsemaient son corps puissant et extrêmement musclé ondulaient, comme des vers sanguinolents et captifs. Il en était couvert, des pieds à la tête. L’huile et le beurre crépitèrent quand il versa les oignons émincés dans plusieurs cocottes en fonte noire, posées sur la cuisinière en cuivre. Qui ne comptait pas moins de huit feux. Un vrai rêve de cuisinier. Il sourit. Cet endroit était décidément parfait. Il avait eu un frisson de plaisir en découvrant la maison. Il n’ouvrait jamais les volets, afin que personne ne sache que quelqu’un occupait secrètement la maison.
     Soudain, une voix perça à travers la musique et le crépitement des oignons.
     — Je vous en prie ! Je suis riche ! Je vous payerai ! Tout ce que vous voulez, je vous en supplie, libérez-moi !
     D’autres voix, quatre en tout, hurlèrent à leur tour leur désespoir. Cela ne servait à rien. La maison se blottissait au cœur d’un grand parc et les cellules qu’il avait aménagées dans la cave étaient suffisamment solides pour interdire toute évasion. Il était tranquille. Même s’il devait admettre qu’il n’aimait pas les entendre pleurer.
     Surtout lorsqu’il rentrait dans les cellules pour récupérer les seaux. Il ne pouvait pas les laisser aller aux toilettes. Trop risqué. Il devait donc évacuer leurs déjections, corvée qu’il prenait comme un acte de mortification – une juste punition.
     De fait, il n’avait pas le choix, leur odeur montait du sous-sol, telle une vapeur malsaine venant corrompre celles de sa belle cuisine. Parfois, le fumet nauséabond le mettait dans une telle rage qu’il devait se retenir. Suivre le plan. Ne céder à aucune impulsion. Mais ce n’était pas toujours facile.
     Il hocha la tête, tout en continuant à préparer son plat. Quatre belles poulardes reposaient à côté de lui. D’un geste vif, il trancha le bout des pattes, les éventra et en sortit les abats. Puis il décolla la peau de chaque volaille et, très délicatement, inséra en dessous les truffes émincées quelques minutes auparavant. Il ajouta du poivre et du sel, ainsi que du cognac, referma les plaies béantes des ventres sur des truffes entières, et enveloppa les poulardes dans du papier sulfurisé.
Il versa du vin blanc, un somptueux Puligny-Montrachet – c’était quasiment un crime de l’utiliser pour la cuisine – sur les oignons rissolés, ignorant les éclaboussures de beurre qui lui brûlaient la peau. Cette douleur-là, il la trouvait presque réconfortante.
     Après avoir attendu un instant que l’alcool s’évapore, il versa dans les cocottes le bouillon qui mijotait. Puis il plongea doucement les poulardes dans le bouillon, consulta sa montre et recouvrit le tout. Parfait. Il en avait encore pour deux petites heures.
     Le riz basmati et la sauce de la salade étaient prêts. Le plateau débordait de fromages coulants à souhait. Et quatre gâteaux dégoulinants de crème luisaient doucement sous l’éclairage sophistiqué.
     Il avait aussi préparé du pain à l’ail qui cuisait dans le four. Les odeurs qui s’élevaient étaient tout simplement délicieuses. Il avait modifié la hotte, et celle-ci envoyait directement les vapeurs odorantes au sous-sol. Là où ses… invités… pouvaient en profiter pleinement. Il passa dans le grand salon.
     Où il y avait des photos, des centaines de photos. D’une jeune et jolie jeune femme aux longs cheveux noirs, aux grands yeux bleus. Prise sous toutes les coutures, dans toutes les situations.
     Y compris en train de dormir dans son lit.
     Il s’approcha de celle qui était encadrée. Il avait été vraiment surpris de trouver cette photo dans la maison. Il n’y en avait pas d’autres. Juste celle-ci. Et elle avait été prise par un détective privé, comme l’attestait le nom à l’envers du cadre, avec l’adresse de la jeune femme.
     Il s’était mis à la suivre. Très vite, l’intérêt s’était transformé en obsession.
     Pas juste parce qu’elle était belle. Mais pour sa pureté, sa sérénité.
     Alors il avait commencé à la photographier, afin qu’elle reste un peu avec lui, même quand il était seul.
     Il lui sourit. Elle était devenue une sorte d’amie pour lui, entrant sans broncher dans son petit enfer personnel. À cause de cette photo, il avait modifié ses projets. Et planifié quelques surprises pour la jolie jeune femme. Elle ne devait pas rester ainsi. Sa vie était triste et morne. Il allait y mettre un peu de piment.
     Il eut un long soupir, caressa l’un des portraits géants du bout de doigts, attrapa la photo encadrée, puis revint dans la cuisine.
     Un habit de bure gisait sur l’une des chaises cernant l’énorme table de bois. Il l’enfila et recouvrit son visage du capuchon. Qu’il compléta par un masque. À présent il n’était plus personne, il était comme effacé. L’achat de ce costume de moine lui avait paru d’une ironie amère. Il lui semblait si pertinent.
     Le tissu rêche frottait sur ses cicatrices. C’était à la fois douloureux et réconfortant. La douleur était la dernière chose qui lui permettait de se sentir vivant.
     Il attrapa un autre tranchoir, bien plus grand, après avoir posé le cadre juste en face de lui sur le plan de travail de granit noir.
     — Seras-tu ma rédemption ? murmura-t-il à l’image souriante.
     Il ne devait pas faiblir. Il prit une grande inspiration.
     — JE SUIS PRÊT ! hurla-t-il comme un loup, sa voix dominant le grand air des Walkyries.
     Et d’un geste violent, presque avide, il éteignit la musique.
     Sur les quatre voix qui hurlaient, trois se turent à temps.
     La quatrième n’avait pas été assez rapide. Et ses supplications trop fortes éclatèrent soudain comme un son discordant.
     Elle se tut à son tour, puis se mit à gémir.
     — Non, je vous en prie, non ! Non, pas moi, non, je vous en prie ! Je n’avais pas entendu, non, ce n’est pas juste, laissez-moi une autre chance. Non !
     L’homme soupira derrière son masque. Cela n’avait aucune importance. Il leur laissait croire qu’il se fiait à de tels détails. Mais la victime était choisie. Depuis longtemps.
     Il rajusta son capuchon et sa manche glissa, dénudant son bras. Les cicatrices rouges se tendirent comme des élastiques, lui rappelant encore et toujours son martyr d’enfant. Ce que l’horrible lui avait fait quand il mangeait trop, quand il avait obéi, esclave silencieux et torturé.
     Il eut un sourire sans joie en étudiant les stries de son bras pâle. Sa peau était aussi couturée que celle de Frankenstein.
     Il soupesa son hachoir, sortit de la cuisine, traversa le grand salon luxueusement meublé, un hall d’entrée aux dalles de marbre noir et blanc et ouvrit la porte de la cave.
     C’était l’heure.

 

La danse des obeses
A force d'entendre vos parents, a vous les fans de Tara, râler parce que je n'écrivais que pour vous, j'ai fini par craquer et par exhumer de mes tiroirs mes thrillers et autres horribles machins créés par des nuits sans lune dans les profondeurs obscures de mon âme psychopathe... Niarf.
Voici donc, pour vous, chers parents, (avec interdiction absolue aux fans de moins de dix sept ans de les lire, sous peine de terrifiants cauchemars), la Danse Des Obeses ! Et son premier chapitre en ligne.

C'est par ici !

Clara Chocolat
Clara Chocolat est donc une sorte de "petite soeur" de Tara Duncan, mini-magicienne a qui il arrive des tas d'aventures avec son ami magique, Bouba, qui fait plein de bétises.

Viens découvrir Clara !

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